Aude Ambroggi
D'origine corse, Aude Ambroggi est née au Kenya en 1977
Elle vit et travaille en Provence.
Après des études en sociologie et criminologie en Angleterre, elle entame un curriculum artistique.
Elle sera d’abord élève à Camberwell art School à Londres et ensuite à Heatherleys School of fine art.
Elle s'installe un temps au Mexique pour parfaire ses connaissances en peinture et voyagera beaucoup par la suite
Elle est peintre, sculpteur et graveur.
Elle s'initie à la gravure fin 2016.

Interview
Propos recueillis par Stéphane Charbit
Une de vos récente sculpture s’intitule : Contagious happiness. Sauriez-vous dater le moment ou l’art vous a contaminé, s’est propagé en vous comme une nécessité ?
Toute petite. A l’âge de deux ou trois ans. Je passais des heures dans mon jardin à mettre des feuilles tombées des arbres, les unes à côté des autres. Je les classais par couleurs. C’est comme un début d’initiation inconscient au Land art (rire).
Puisque vos parents n’ont rien à voir avec aucun milieu culturel, à quelle occasion vous êtes-vous familiarisée avec une époque, ou avec des réalisations artistiques ?
Je suis née et j’ai grandi une partie de ma jeunesse au Kenya. La puissance de ce que j’y ai vécu continue, aujourd’hui encore de m’imprégner. Vers cinq ans mes parents nous ont déposé, mon frère et ma sœur ainés dans un village Masaï. J’ai vu des danses et j’ai assisté à des chants lors d’un rituel traditionnel. J’ai dû boire une mixture faite de sang de de lait caillé. Pour moi cette initiation marque ma rencontre avec l’art, puisqu’elle naissait de l’envoutement de l’Homme pris dans un culte tribal ou les peintures, les coiffes, et couleurs jouent un rôle primordial. C’est à ce moment que j’ai compris, sans le conscientiser que l’art nous offre des yeux et des oreilles pour percevoir ce qui nous échappe, et nous ouvrir sur un autre monde. L’art rompt le cycle des habitudes dans lequel nos vies sont prisonnières. Il nous permet d’aller au-delà de cet enfermement du quotidien qui plie nos corps, nos esprits, nos regards aux exigences du métro, boulot, dodo.
L’art a t-il été capable de vous guider, de vous émanciper, de vous consoler ?
Il m’a guidé vers une meilleure version de moi-même, mais c’est une quête sans fin, puisque cette recherche est en perpétuelle mouvement. Elle se dérobe pour mieux se réinventer ailleurs. Il m’a émancipé du conformisme et de la norme, et si il a pu me consoler, c’est des turbulences de l’amour.
Cette démarche vers l’art a-t-elle encouragé chez vous la perception du sensible, de ce qu’il y a de véritablement important dans la vie ?
Oui complètement. Elle m’a permis de transformer ma perception du monde et donc de transformer la vie autour de moi, car cela touche des dimensions sentimentales sans bornes et insondables. C’est comme les paliers en plongée sous-marine qui permettent de s’acclimater aux profondeurs.
Quels sont les artistes qui ont guidé votre vie ?
Le peintre, dessinateur et graveur allemand, Max Beckmann par son approche au monde contemporain et aux grands drames de l’humanité du XXème siècle. Barbara Hepworth, figure majeure de la sculpture britannique du XXème siècle, pour son esthétique, privilégiant le langage des volumes et des formes, elle qui côtoyait Henry Moore, Picasso et Mondrian. Jheronimus Bosch par son surréalisme dément. Le sculpteur italien Giusseppe Penone pour sa maitrise de la pierre et son interrogation sur l’Homme et la nature. Le sculpteur Britannique Antony Gormley pour ses questionnements, à travers le corps humain des relations de l’Homme à l’espace.
Avec quel artiste partagez-vous des préoccupations communes ?
Avec tous les artistes contemporains qui ont la même préoccupation humaine que moi...
Néanmoins, si on vous propose l’univers de la peintre et sculptrice anglaise Leonora Carrington comme dialogue avec votre travail ?
C’est vrai qu’on parle la même langue et il y a des ponts entre nos univers. Comme elle, toute ma vie je me suis construite à travers le voyage, qu’il soit intérieur ou extérieur. Du Kenya, à la France en passant par l’Angleterre, le déracinement fait partie de mon identité. Mais il est pensé comme une notion fluide, encourageant perpétuellement la réinvention de soi. Je l’aime d’autant plus qu’elle a un côté sorcière qui m’attire.
L’œuvre de Carrington est à la croisée du surréalisme, de la mythologie et de l’ésotérisme. Vous amalgamez vous aussi différents motifs et formes d’origines très originales. Quelles sont les figures et les thématiques qui se diffusent dans votre monde ?
La métamorphose, la nature et sa réaction face aux éléments extérieurs. Le monde animal et végétal m’obsèdent. L’enfance et le passage à l’âge adulte, que je n’ai jamais su comprendre …
La force du rêve et de la psychanalyse très présents chez vous, sont-ils des moteurs créatifs ?
Assurément puisqu’ils se rapprochent du « soi » et échappent à toutes formes de rationalité. Quel que soit l’art que vous pratiquez, vous vous initiez à vos propres profondeurs.
Quand on vous écoute, on comprend que vous refusez la contrainte rationnelle, avec même un certain gout pour la transgression …
Je refuse qu’on me contraigne et qu’on me ramène à l’impossible. C’est pour moi un terme réducteur et castrateur.
Votre démarche est-elle de faire fusionner l’art et la vie ?
Il n’y a pas d’autre chemin possible pour moi. Placer l’art dans un lieu ou un espace public répond à une forme d’intérêt général qui me semble essentiel pour faire société.
Quand j’ai animé des ateliers pédagogiques, que ce soit pour le CPAM de Tarascon, affilié à l’hôpital d’Arles autour de la santé mentale ou avec des écoles classées en Z.E.P., le fait que les œuvres une fois créées appartiennent au domaine public, que ce soit pour un musée ou une autre institution, provoque une discussion, un rapprochement. En ramenant ainsi de la diversité dans un monde où prospère des idées réductrices et manichéennes, on propose alors, un récit pluriel et commun. En cela le cheminement de chaque artiste est un acte de résistance et doit être politique.
Vos travaux mettent en scène des animaux, réels ou chimériques. On les retrouvera dans différentes créations, parfois sous une forme d’hybridation avec l’Homme. Faut-il y voir l’empreinte d’une certaine nostalgie de cette époque où vous viviez en harmonie avec eux au Kenya ?
C’est vrai que l’empreinte des animaux me vient de cette terre africaine et de cette communication sensorielle, instinctive qui rapproche de la jouissance. Pour moi le monde animal est la continuité directe de celui des humains, là où les espèces communiquent entre elles sans difficulté mais avec les antagonismes que cela peut produire. Car l’homme veut toujours contrôler et dominer le règne animal. Je sais que cette équité est impossible dans la réalité, alors je la peins.
Les couleurs sont très présentes chez vous. Comment les utilisez-vous et qu’est-ce qu’elles évoquent, à quoi font elles référence ?
Aux émotions. Chaque couleur en porte l’origine. Le spectre de la couleur est en correspondance avec le spectre de la vie puisque nous sommes faits d’une multitude de couleurs, même si elles sont invisibles à l’œil nu. Et elles sont bien plus nombreuses que sept.
L’Afrique, L’Angleterre et enfin la France comment chacun de ces territoires ont été déterminant dans votre création. Chacun portant sa propre culture, ses propres références ?
L’Afrique, c’est la force tellurique. Un rapport à la matière qu’on travaille directement avec ses doigts pour avoir les mains dedans.
L’Angleterre, c’est le côté snob et élégant des choses raffinées. Quitte parfois à en faire un peu trop. Le tout en l’assumant. Je me rends bien compte parfois, combien mes sculptures peuvent paraitre trop criardes (rires).
Quant à la France, ça reste une interrogation ouverte… Je cherche mon lien avec ce pays…
Ces différents exils s’expriment dans vos œuvres sur la possibilité d’être à plusieurs endroits à la fois. Dans vos peintures, il y a plusieurs niveaux de lectures. Une perspective du premier, du deuxième voir du troisième plan, tout autant dans un espace qui réunit le haut et le bas ?
Effectivement, tous sont complémentaires. Ils matérialisent différents territoires en moi, entre l’ici et l’ailleurs, hier et aujourd’hui. Ces différentes dimensions amènent différentes richesses et facettes de l’être humain. Cela dépend du plan par lequel on les reçoit et on veut les lire.
Au-delà de ces références artistiques vous vous intéressez à toutes les formes cachées de connaissance : les sciences occultes, l’irrationnel, les Runes viking…
J’aime que tout ce qui est mystérieux irriguent mon travail. J’aime cet état d’évasion où la dimension de certitude n’a plus d’emprise.
La richesse de votre travail est de vous essayer à plusieurs formes d’expression plastique, que ce soit la peinture, la lithographie, la sculpture, la céramique, le béton…
Techniquement j’ai besoin de me confronter à des injonctions de matériaux qui sont des commandements de vie. Travailler le béton c’était complètement névrotique et paradoxal. On part d’une poudre qu’on mélange avec de l’eau qui devient lourde, compliquée à travailler. Me mettre en difficulté face à des matières que je ne maitrise pas m’intéresse énormément pour continuer d’appréhender la variété et la difficulté de ce qu’est la vie.
Pour le poète Francis Ponge, la fonction d’un artiste et d’ouvrir un atelier et d’y prendre en réparation le monde, par fragments, comme il lui vient. Cela pourrait-être votre démarche ?
Je n’aurais pas cette prétention. Pour moi les fêlures ou les cassures sont importantes. Comme dans l’art japonais du Kintsugi qui consiste à réparer une céramique cassée à l’aide de poudre d’or afin qu’elle puisse être de nouveau utilisée. En exhibant cette fracture, l’objet comme l’être humain n’en est que plus précieux.
Dans cette époque où porter son regard alors que tout est visible ?
Dans l’invisible. Il est à chercher du côté des mondes parallèles, ceux qui existent, auxquels on peut avoir accès où que simplement on peut s’inventer. Cela dépend de la porte de son cerveau qu’on veut bien laisser s’ouvrir. Ce qui est important pour moi est l’exploration et l’attention que l’on porte aux marges et aux bords. C’est à ce moment que l’art joue son rôle, quand il prend en charge ce qui marginal, ce qui échappe au système et exprime une originalité.
Que reste-t-il à distinguer, à déchiffrer, à contempler du monde ?
L’origine.
L’art est-il pour vous une remise en question des choses. L’art doit-il discuter, doit-il contester, doit-il protester ?
Dans le climat actuel, dans lequel nous vivons, un monde décrit par George Orwell, comme le mariage terrible de la tyrannie et de la distraction, il me semble important que l’art nous apprenne la désobéissance.
J’aimerais beaucoup que la mission de l’artiste, s’il en avait une, soit d’assister l’être humain dans la recherche de compréhension de soi, de consolation, d’empathie, d’espoir et d’épanouissement.
De quelle manière la beauté et la vérité sont portées par votre élan créatif ?
Elles sont le déterminant de ce que j’entreprends. On doit à la nature la beauté et la vérité. Je crois que la vie qui me traverse, poursuit à travers moi quelque chose qui me dépasse mais pour laquelle je me mets à son service.