Être ainsi 2010
2010
Les phares des bateaux-mouches qui passent sur la Seine éclaboussent la bibliothèque de son salon d'une fine pluie de lumière, plongeant la pièce quelques secondes sous l'éclairage d'un film noir et blanc comme Quai des brumes où il semble que les silhouettes mythiques de Jean Gabin et de Michèle Morgan vont apparaître devant les fenêtres, projetées à travers le halo
chaud qui parcourt les murs. Certains artistes préfèrent construire l'image de leurs mains à celle qui se meut devant la caméra. La relation d'Aude Ambroggi au cinéma s'avère d'ordre amoureux...
Peintre et sculpteur, elle s'est installée à Paris. Auparavant, elle habitait Londres, y a fait ses études, en a profité pour sillonner une partie du monde, des pays comme l’Inde ou le Pakistan qui très certainement lui rappellent l'Afrique, les paysages colorés et les odeurs de son enfance au Kenya.
Dans sa vie actuelle, elle a échangé l'atelier collectif de jeunes artistes anglais contre une création solitaire dans son appartement parisien. Quand elle s'exprime en français, l'intonation de sa voix suit la courbe musicale de la langue de Shakespeare. Sur ce ton mélodique et traînant, elle évoque avec douceur et patience la société qui l'entoure et qu'elle peint en ce moment au pastel, dans un humour généreux et une gentillesse naturelle.
Dans le milieu artistique actuel orienté et institutionnel, ne pensez-vous pas que ce soit une bonne idée de venir en France pour percer en tant que jeune peintre et sculpteur figuratif ?
J'ai effectivement quitté une effervescence que je n'ai pas retrouvée en France. L'esprit est différent à Londres. Je partageais un atelier avec le groupe de jeunes artistes contemporains des Damiens Arts. Ce qui nous permettait d'avoir un espace à un prix convenable dans la capitale et de travailler en partageant les
frais à l'achat des pinceaux et du matériel mais aussi du thé, de la bouilloire et du lait ! Les galeries et le milieu de l'art anglais restent très attentifs à cette dynamique collective et si tu fais tes preuves, ils t'offrent une chance. J'ai suivi mon cœur en venant à Paris et je ne le regrette aucunement. Mais, au moment de mon départ, le London Contemporary Art Institute me proposait de présenter
mes premiers boulots.
Votre médium était-il alors le même qu'aujourd'hui, un dessin au pastel ?
Pas uniquement. Mon apprentissage à Londres m'a sensibilisée à toutes les formes d'expression. J'ai pu au cours de mes années en école d'art toucher, pratiquer diverses techniques qui vont du tissage à la photo et à la lithographie, du dessin d'après modèle nu à la sculpture et au moulage ainsi que d'autres matériaux. Les écoles d'art anglo-saxonnes comme Saint Martins ou London
School of Arts où j'ai étudié revendiquent une formation ouverte et curieuse ou le discours est secondaire. On se forme à l'art à travers la figure et l'abécédaire passe par la représentation du corps humain. C'est seulement à partir du moment où tu maîtrises tes gammes, que tu es invite, à travers des ateliers ludiques et expérimentaux, à déconstruire ton dessin.
Êtes-vous directement venue à l'art ?
Pas vraiment. Je suis diplômée en sociologie avec une spécialité en criminologie.
Je me destine à travailler pour Scotland Yard, mais mon projet n'aboutissant pas comme je le souhaite, j'entre sans hésiter dans une première école d'art. Grâce aux professeurs et à mes rencontres, je découvre des artistes différents comme Kiki Smith, les néons de Bruce Nauman, l'hyperréalisme de Duane Hanson, le primitivisme d'Epstein et de Germaine Richier, ou encore l'humanisme d'Henry Moore.Très vite, la sculpture domine mes préférences artistiques.
Parmi les artistes contemporains, lequel vous touche le plus ?
J'apprécie particulièrement le plasticien Anish Kapoor parce que je sens que si je me laisse absorber par la fluidité de sa sculpture, elle sera en mesure deme recracher.
Vous possédez un univers attaché à l'enfance, quels étaient vos héros quand vous étiez jeune fille ?
J'admirais davantage les statues dans les villes que les affiches de pop stars ! Ces géants de pierre provoquaient en moi des histoires invraisemblables. Elles m'apparaissaient dans leur démesure où l'inexactitude de leur représentation en faisait cependant de fidèles acteurs de la réalité. Adolescente, j'ai adoré le peintre expressionniste allemand Max Beckmann. Son univers m'intriguait et me donnait le goût du risque et de l'aventure. J'aurais bien aimé connaître les endroits où il semblait traîner...
Selon moi, l'art repose sur la liberté et la générosité des artistes. Une œuvre d'art est universelle quand elle enrichit chacun de nous, quand elle nous offre la possibilité d'y puiser ce dont nous avons besoin.
Il y a trois ans, vous commencez une série de pastels avec des enfants grimaçants et inquiétants.
Vous l’achevez au moment où vous devenez maman. Y voyez-vous un rapport avec votre personnalité?
En toute honnêteté, je ne considère pas qu'il y ait un lien entre cette série et mon rôle de mère. Le processus de création est très différent. Quand j'étais enfant, je me rappelle que je prenais plaisir à faire des autoportraits où je me dessinais avec d'énormes dents et des yeux globuleux. Je reconnais que cette série ne relève pas de ce que l'on nomme le "beau", mais je ne cherche pas à déranger sans humour ni sans raison.
Je n'invente rien, je ne fais qu'éponger ce qui m'entoure et le transforme en une œuvre qui, je l'espère, procure au spectateur toute liberté de sens.
Que cherchez-vous à évoquer dans cette accumulation de dessins qui forme une seule œuvre ?
Ils représentent des investigations. J'aime observer l'homme et je l'interroge. Les enfants m'ont semblé être de bons informateurs. Car tant d'événements sont liés à l'enfance. Les premières années de l'existence déterminent la vie adulte. Malgré son caractère vital, ces premières années sont insuffisamment protégées. Cependant, l'enfance, quelle période cruelle ! L'imaginaire et lejeu composent la liberté parfois entravée ou brisée, toujoursfrustrante de l'enfance, puisque l'on aspire à quitter cet état d'insouciance pour fairerapidement attention à ce que l'on dit, à ce que l'on remplit sur les papiers...
Chaque enfant se décline en cinq représentations différentes. Il existe le jeune garçon à la guitare, la hongkongaise, la jeune fille sur la balançoire... On appréhende les pastels ainsi disposés en ligne de gauche a droite, Les enfants ne vieillissent pas, mais la dernière colonne forme un squelette entier. Pour quelle raison la narration semble-t-elle incomplète?
C'est une sorte de métaphore de notre passage sur terre sans aborder la vieillesse. Je désirais ne pas quitter l'enfance pour atteindre l'imaginaire et transformer la réalité.
En tentant de décortiquer le monde de l'enfance, je me confronte aux problèmes de société, aux liens sociaux durcis par l'économie, aux contraintes qui apportent parfois une dimension angoissante et qui se lit au fond des regards que je dessine. Si je n'idéalise pas les enfants, j'espère cependant ne pas trahir le refus d'injustice qui m'habite.


