Azart
2008
Aude Ambroggi
Le vieux monde est derrière elle…
Françoise Monnin nous a présenté quelques images d'une jeune artiste magnifique. Nous avons été immédiatement touchés par cette peinture. Sa palette aux tons africains, ses personnages ambigus, ses histoires compliquées... Il n'en fallait pas plus pour que nous nous précipitions.
Par Gérard Gamand
Les idées vont plus vite que les mots. Aude est du genre passionnée, option amoureuse de la vie. Gloutonne même. Elle vient d'avoir trente ans, mais a déjà vécu le quintuple d'une vie entière, chez la plupart des gens normaux. Elle fonce, têtue, enthousiaste. Elle bouscule, elle affronte, elle tient tête, bref, elle pétille de toutes les intelligences de notre époque. De tous ses doutes et ses angoisses aussi. Ce siècle qui commence, avec son cortège de paradoxes et d'opportunités, la fascine. Elle a des gourmandises insoupçonnées pour demain. Nous sommes dans un petit réduit, au-dessus du Salon Mac 2007. Notre rendez-vous n'a pas pu se "caler" autrement. Assise en tailleur, à même la moquette improbable, Aude, belle jeune femme brune au regard marron intense, en jean et pull noir, respire le bonheur et le doute aussi.
C'est sa première exposition en France. Pourtant les yeux des collectionneurs sont déjà braqués sur son travail, et nous avions publié sa peinture dans le hors-série d'Azart consacré à la génération 2008, intitulé "La Figuration Conceptuelle". Il faut dire qu'elle bouscule quelques idées reçues. Aude est profonde, sauvage, indocile, mélange d'inquiétudes sourdes et de regards d'enfants. Cocktail détonnant, fait de fraîcheur et de cruauté. Rare moment de bonheur quand la peinture est bonne, dans une sorte d'apothéose de toutes les lucidités. Une Figuration du siècle, à son image dirait-on. "J'ai voulu explorer, par le dessin, les images qui défilaient dans ma tête", explique-elle. Elle cherche délicieusement ses mots en français, puisqu'elle arrive tout juste de Londres et se sent beaucoup plus à l'aise en langue anglaise.
Mais également beaucoup plus à l'aise avec la mentalité anglo-saxonne. Comment ne pas la com-prendre, alors que cette rencontre se déroule au milieu des grèves "ubuesques" des transports, véritable caricature franco-française, qui fait se gondoler le monde entier ?
Un bouillonnement intérieur
Son itinéraire est évidemment atypique et romantique en diable. Il commence en Afrique, au Kenya plus précisément. La région des grands lacs.
On songe bien-sûr au Concerto pour clarinette de Mozart, qui illustre tellement fort, dans son Adagio, les paysages grandioses de cette Afrique immuable. Un père corse, une mère anglaise. Une enfance sauvage, solitaire, presque refermée. Aude emmagasine en silence, dans un bouillonnement intérieur.
"Ce qui est génial en Afrique, c'est que tout y est déstructuré. Tout ce que l'on ne peut plus rencontrer dans nos sociétés dites évoluées.
Humainement, il n'y a pas à se planquer...". Elle se construit en profondeur. Elle restera huit ans en Afrique, puis en Grèce, puis en Angleterre, où elle va effectuer ses études. Petite dernière, elle osera affronter le Père, lorsqu'il s'agira d'affirmer son choix d'être artiste. "Ce n'est pas un métier... tu crèveras de faim", etc. Discours millénaire s'il en est. Les portes claquent, les esprits s’échauffent.
Stupeur et tremblements dans la famille. Elle décide de faire des études de... criminologie, pendant quatre ans. "Puisque mon père m'avait dit que j'allais crever de faim, j'ai décidé d'aller vers ce qui tue ! C'est un peu violent...", , dit-elle en souriant rétrospectivement. "C'est l'observation de l'âme humaine qui m'a fascinée : tenter de comprendre les déviances. Observer pourquoi l'on dévie. On se rend vite compte qu'il n'y a pas que des facteurs psychologiques, il y a aussi des facteurs sociaux, environnementaux etc. C'est le côté noir qui est toujours très intéressant. Comment peut-on basculer... Je n'aurais peut-être pas dessiné ce que j'ai dessiné, si je n'étais pas passée par là. Ça ne m'a jamais fait peur de plonger dans les choses dérangeantes. Au contraire".
Tout cela dit sur le ton de la conversation usuelle. Dehors, les bruits du salon Mac 2007 nous parviennent de façon diffuse. Avec Aude on est vite ailleurs. Pendant ses études elle travaille pour gagner totalement son autonomie. Chaque fois que l'occasion se présente, elle ne fait ni une ni deux, elle prend ses cliques et ses claques, et sac au dos, part à l'aventure. L'Inde, le Pakistan. Elle n'a peur de rien. Nez au vent, elle voyage, tombe amoureuse au Mexique, repart, sillonne le globe. Emmagasine encore des images, des sons, des violences, des couleurs à tomber par terre, des amours, des rites hallucinants, une téquila qui tue. La vie à pleins poumons. "J'ai même suivi la caravane du Commandante Marcos. Elle est composée de gens fabuleux. Ils essaient de sauver des idées. On ne trouve plus des idéalistes comme cela". Les mots ne sont plus assez forts pour décrire toutes ces expériences, toutes ces rencontres. Cela se ressent mais ne s'explique pas. Forcément on va tout retrouver dans la peinture de l’artiste.
"On est dans le XXI° siècle, c'est excitant, faut y aller! »
"Ce que je présente ici, à Mac 2007, est parti complètement sur une sorte d'instinct animal.
J'avais violemment envie de partir sur une toile blanche, sans me poser de question, sans savoir où j'allais. Surtout ne pas réfléchir avant, mais faire jusqu'à l'épuisement." Aude intensifie son propos. Ça ne fait qu'un an qu'elle s'est mise complètement à la peinture, mais elle sentait monter en elle, depuis longtemps, ce besoin viscéral. Quelle puissance ! "C'est le moment où il faut que je dessine, que je peigne, que je tape dans la pierre. Il faut que ça sorte". Elle a emmagasiné tant et tant d'énergie. Elle se retrouve complètement dans ce statut d'artiste qui correspond exactement à son besoin farouche d'indépendance, de solitude aussi.
Elle adore ces grands moments de solitude. "Ma génération est confrontée à tant de choses, que l'on éponge au fur et à mesure.
C'est là que naissent les concepts. Ce qui différencie le peintre des autres artistes, c'est qu'il peut se planquer derrière son travail. On n'a pas envie d'être en première ligne, à la différence d'un chanteur ou d'un acteur. Ça me correspond complètement" Cette nouvelle génération de peintres n'a plus aucun complexe sur l'éventuelle place de la peinture, par rapport aux autres moyens d'expression de l'Art Contemporain. C'est un combat d'arrière-garde qui ne les concerne en rien. C'est un bonheur de les
entendre. "C'est une société extraordinaire. C'est maintenant que cela se passe. On peut tout tenter; tout explorer, tout expérimenter C'est fantastique. De toute façon on est en plein dedans, on ne va pas revenir en arrière, non? Utilisons ce que l'on a, pour aller de l'avant, pour s'éclater: C'est à nous de créer, c'est à nous d'entreprendre. Personne ne la fera à notre place. J'ai envie de dire à cette génération - Fais en sorte que cette société te convienne, bouge-toi, y en a marre des facilités et des assistances ! - On est dans le XXI siècle, c'est excitant, faut y aller !".
Aude n'a peur de rien, si ce n'est de l'Homme. Il peut vaciller tellement vite... On ne sait pas si ses personnages sont gentils ou méchants. Ils sont souvent prostrés dans un silence éloquent. Le paradoxe des situations dérange l'œil. Ce n'est pas une peinture rassurante, elle porte en elle beaucoup des angoisses de notre époque. Loin des sentiers tout tracés, ses toiles provoquent beaucoup de froncements de sourcils. La perplexité gagne le spectateur. Ce n'est pas là le moindre charme de ce travail subtil, où l'écriture est tout à la fois fragilité et mystère.
Aude Ambroggi a du caractère, c'est certain.
Celui que Suarès décrit comme "la passion d'être soi, à tout prix". Voilà une jeune artiste qui devrait nous éblouir dans les prochaines années. On vous aura prévenus !



