Être ainsi 2012
2012
Les phares des bateaux-mouches qui passent sur la Seine éclaboussent la bibliothèque de son salon d'une fine pluie de lumière. plongeant la pièce quelques secondes sous l'éclairage d'un film noir et blanc comme Quai des brumes où il semble que les silhouettes mythiques de Jean Gabin et de Michèle Morgan vont apparaître devant les fenêtres, projetées à travers le halo chaud qui parcourt les murs. Certains artistes préfèrent construire l'image de leurs mains à celle qui se meut devant la caméra. La relation d'Aude Ambroggi au cinéma s'avère d'ordre amoureux.
Peintre et sculpteur, elle s'est installée à Paris. Auparavant, elle habitait Londres, y a fait ses études, en a profité pour sillonner une partie du monde, des pays comme l'Inde ou le Pakistan qui très certainement lui rappellent l'Afrique, les paysages colorés et les odeurs de son enfance au Kenya.
Dans sa vie actuelle, elle a échangé l'atelier collectif de jeunes artistes anglais contre une création
solitaire dans son appartement parisien. Quand elle s'exprime en français, l'intonation de sa voix suit la courbe musicale de la langue de Shakespeare. Sur ce ton mélodique et traînant, elle évoque avec douceur et patience la société qui l'entoure et qu'elle peint ou sculpte, dans un humour généreux et une gentillesse naturelle.
Venir à l'art.
Je suis diplômée en sociologie avec une spécialité en criminologie. Je me destine à travailler pour Scotland Yard, mais mon projet n'aboutissant pas comme je le souhaite, j'entre sans hésiter dans une première école d'art. Mon apprentissage à Londres m'a sensibilisée à toutes les formes d'expression. L'école revendiquait une formation ouverte et curieuse où le discours reste secondaire. C'était seulement à partir du moment ou tu maîtrisais tes gammes, quetu étais invité, à travers des ateliers ludiques et expérimentaux, à déconstruire ton dessin.
Ce qui vous touche le plus dans l'art.
Selon moi, l'art repose sur la liberté et la générosité des artistes. Une œuvre est universelle quand elle enrichit chacun de nous, quand elle nous offre la possibilité d'y puiser ce dont nous avons besoin.
Vos héros quand vous étiez jeune fille.
J'admirais davantage les statues dans les villes que les affiches de pop stars ! Ces géants de pierre provoquaient en moi des histoires invraisemblables. Elles m'apparaissaient dans leur démesure où l'inexactitude de leur représentation en faisait cependant de fidèles acteurs de la réalité. Adolescente j'ai adoré le peintre expressionniste allemand Max Beckmann. Son univers m'intriguait et me donnait le goût du risque et de l'aventure. J'aurais bien aimé connaître les endroits où il semblait traîner…
L'accumulation de pastel d'enfants grimaçants forme une seule œuvre.
Ils représentent des investigations. J'aime observer l'homme et je l'interroge.
Les enfants m'ont semblé être de bons informateurs. Car tant d'événements sont liés à l'enfance. Les premières années de l'existence déterminent la vie adulte.
Malgré son caractère vital, ces premières années sont insuffisamment protégées. Cependant, l'enfance, quelle période cruelle ! L'imaginaire et le jeu composent la liberté parfois entravée ou brisée, toujours frustrante de l'enfance, puisque l'on aspire à quitter cet état d'insouciance pour faire rapidement attention, à ce que l'on dit, à ce que l'on remplit sur les papiers…
Les enfants ne vieillissent pas, mais la dernière colonne forme un squelette.
C'est une sorte de métaphore de notre passage sur terre sans aborder la vieillesse. Je désirais ne pas quitter l'enfance pour atteindre l'imaginaire et transformer la réalité.
En tentant de décortiquer le monde de l'enfance, je me confronte aux problèmes de société, aux liens sociaux durcis par l'économie, aux contraintes qui apportent parfois une dimension angoissante et qui se lit au fond des regards que je dessine. Si je n'idéalise pas les enfants, j'espère cependant ne pas trahir le refus d'injustice qui m'habite.



